Une histoire d'Internet

par Laurent Chemla


Texte amendé et publié dans "Les télécommunications entre bien public et marchandises", aux éditions Charles Léopold Mayer, 2005.

Une histoire, et pas l'Histoire. Car l'Histoire "définitive" - la suite précise d'évènements qui, dans leur ordre chronologique, ont amené à la création du réseau que nous connaissons tous - a déjà été compilée maintes fois, au point qu'il nous apparaisse inutile de refaire ici l'énumération d'évènements, de noms et d'acronymes la constituant.

L'excellente traduction faite par Didier Mainguy d'un telle compilation menée par Robert H Zakon, est disponible en ligne, ici.

Si la naissance d'Internet est généralement datée du milieu des années 60, au moment où la technologie dite de "transmission par paquets" est inventée et développée jusqu'à arriver à la mise en place du réseau Arpanet, il serait illusoire de vouloir comprendre la philosophie fondatrice d'une technologie qui a révolutionné nos sociétés sans nous replacer dans le contexte historique de sa naissance, et sans parler du climat, et des hommes, qui en sont à l'origine.

Quand l'armée finance l'utopie

Dès l'origine, les personnages et l'histoire ont une importance qu'on ne peut ignorer tant leur influence va décider des choix technologiques qui seront faits et qui nous donnent aujourd'hui un réseau informatique mondial totalement décentralisé - donc par définition presque impossible à réguler, à diriger et à gouverner.

Nous sommes en pleine guerre froide. L'Union Soviétique vient de lancer son premier Spoutnik quand Heisenhower crée l'Agence des Projets de Recherche Avancée (ARPA) dans l'espoir de retrouver une domination technologique perdue.

Si l'une des première missions confiées par l'armée américaine à l'ARPA est de trouver une parade au risque d'une attaque nucléaire contre son infrastructure de télécommunication, profitons de l'occasion pour rappeller que la légende urbaine "Internet a été inventé par l'armée américaine pour résister à une attaque atomique" n'est qu'une toute petite partie de l'histoire.

Ce n'est là qu'une des raisons, parmi d'autres, qui ont convaincu l'ARPA dépenser des millions de dollars pour financer un projet mineur, celui de son Bureau des Techniques de Traitement de l'Information (IPTO), créé en 1962 pour répondre à une préoccupatin de l'armée, en collaboration étroite avec 4 universités et plusieurs entreprises, dont la RAND Cordporation. Une raison parmi beaucoup d'autres, de bien plus d'importance, tant techniques que politiques. Une politique et des techniques décidées, imposées, voulues par les quelques hommes dont nous allons étudier le parcours.

En tout état de cause, la seule et unique mission que l'ARPA ait donné à l'IPTO était la construction d'un réseau résistant reliant les principaux ordinateurs du Département de la Défense, disséminés en 3 lieux différents.

Rien d'autre qu'un problème que la technologie de l'époque aurait pu résoudre sans que jamais un objet tel qu'Internet ne naisse:

  • Si la logique d'un réseau maillé (qui permet à l'information de passer d'un point à un autre en transitant par n'importe quel point intermédiaire ayant résisté à une attaque) est en cohérence avec le but recherché, elle n'est pas utile lorsqu'il ne s'agit que de relier trois points.

  • De même que l'utilisation de la "transmission par paquets" (qui découpe le message en blocs pouvant suivre différents chemins avant d'être regroupés à l'arrivée) répond aussi au besoin mais permet aussi à plusieurs communications de se partager le même réseau "physique" au lieu de le réserver à une communication unique à un instant donné, ce qui ne faisait en rien partie du cahier des charges.

Ces idées, proposées par Leonard Kleinrock (doctorant au MIT en 1961) et Paul Baran (de la RAND Corporation) suscitent d'ailleurs à l'époque de nombreuses réserves, notamment parce qu'elles impliquent l'utilisation de télécommunications numériques à une époque où même les ordinateurs sont analogiques.

Mais revenons au contexte historique. Nous sommes dans les années 60, en plein milieu de la guerre du viet-nam, juste après l'assassinat de JFK, à une époque où les mouvements pacifistes américains se développent, où de nombreux étudiants et universitaires entament une reflexion sur la société qui conduira à la création de nombreuses utopies, dans un climat de plus en plus libertaire, notamment au sein de ces mêmes universités dont vont venir les chercheurs impliqués dans le développement de ce que Marshall Mc Luhan décrit en 1964 comme un "village global" [1], interconnecté par ce qu'il imagine déjà comme le futur système nerveux de nos sociétés elles-mêmes.

Le même Mc Luhan qui invente en parallèle la fameuse phrase "le medium est le message", en démontrant que la technologie d'un media a autant sinon plus d'importance que l'information qu'il transmet.

Et si Marshall Mc Luhan n'a pas été impliqué directement dans l'invention de ce qui devint l'Internet que nous connaissons, deux autres universitaires: Norbert Wiener et Joseph Carl Robnett Licklider l'ont été à plus d'un titre. Et compte tenu de leur parcours, il serait douteux qu'ils n'aient pas, au minimum, lu les ouvrages de de Mc Luhan. Et surtout il faudrait être naïf pour imaginer qu'ils n'aient pas été influencés sinon par ces lectures au moins par l'ambiance de guerre froide et par la société - plongée dans une profonde reflexion sur son avenir - dans laquelle ils vivaient.

Ces trois hommes ont donc, en effet, étudié et extrapolé, ensemble (pour Wiener et Licklider) ou séparément (Mc Luhan), les effets sociaux des technologies sur les communications humaines.

Norbert Wiener (plus connu comme inventeur du mot "cybernétique") organisait, au sein du MIT, des sessions hebdomadaires de reflexion réunissant scientifiques et ingénieurs autour de la question des relations entre les hommes et les machines. Des réunions de 40 à 50 habitués dont J.C.R. Licklider a avoué (bien des années après [2]) faire partie, bien qu'il fut alors étudiant à Harvard.

De ces réunions, Jérome Wiesner (président du MIT) dit qu'elles ont amenés leurs participant "à croire au rôle universel des communications dans l'univers" [3]. Entamées en 1947, elles ont perduré pendant des années, et leurs participants devinrent pour la plupart des amis, et ont collaboré ensuite sur de nombreux projets.

Or, J.C.R. Licklider, dont on voit qu'il n'est pas un innocent dans le domaine de l'implication de la technologie sur l'évolution des sociétés humaines (il avait d'ailleurs rejoint, en 1950, l'équipe de Norbert Wiener au MIT), n'est pas n'importe qui: après avoir publié le rapport "Man-Computer Symbiosis" (dont la conclusion prévoit que "dans peu d'années, les cerveaux humains et les ordinateurs seront reliés très étroitement, et ce partenariat permettra la création d'une pensée nouvelle et d'un traitement des données sans rapport avec celui que nous connaissons aujourd'hui" [4]), il fut nommé premier directeur de l'IPTO en 1962.

Quoi d'étonnant alors, si dès 1963, dépassant largement l'objectif fixé à l'IPTO par l'ARPA, Licklider lança un projet de recherche au MIT (projet MAC) sur les potentialités de communautés virtuelles basées sur des réseaux d'ordinateurs, projet qui démontra vite que des inconnus situés en des lieux différents étaient capables de nouer des relations virtuelles uniques, et qui influença très largement les successeurs de Licklider à la direction de l'IPTO.

Quand, en 1966, Robert Taylor (largement influencé par Licklider et, comme lui, chercheur en psychoacoustique) prit la direction de l'IPTO, il rêvait de pouvoir se connecter, depuis n'importe quel terminal, à n'importe quel autre site pour pouvoir en utiliser les ressources (ce qui, là encore, dépassait de loin le projet initial et impliquait la décentralisation totale du système). Et grâce à sa position au Pentagone, il entama un puissant lobbying pour que le projet IPTO s'engage dans cette direction plutôt que dans la simple liaison en point à point des trois sites militaires.

En avril 1968, année dont chacun sait combien les visions d'un futur utopique étaient puissantes, Licklider et Taylor publient ensemble un article "l'ordinateur en tant qu'outil de communication" [5]. Fortement inspiré de Wiener, ce texte développe une vision "utopique" de la communication et prévoit qu'en l'an 2000, des millions de personnes seront interconnectées par un réseau global.

On y lit la notion citoyenne de participation active, de créativité décuplée par l'interaction, formant une "masse critique", entre ces millions de personnes partageant un outil, un réseau de communication global et décentralisé, disposant chacun d'un écran, d'un clavier et d'une souris.

On y traite de communautés en-ligne. On y décrit, en bref, un objet qui n'existera dans les faits que 15 ans plus tard et la description d'une société qui n'est la notre que depuis une dizaine d'années, 25 ans après une description si précise qu'on peut y lire (entre les lignes, certes) la façon dont fonctionnent les outils antispam les plus récents.

La question qui le conclue, en particulier, donne à ce texte une importance à nos yeux capitale, et toujours d'actualité: savoir si l'impact de ce réseau du futur sera bon ou mauvais pour nos sociétés. A ceci, Licklider et Taylor répondent qu'il faudra au minimum, pour éviter ce qu'aujourd'hui on nomme la "fracture numérique", faire de l'accès au réseau un droit, et surtout pas un privilège.

Cet article fournit un cadre théorique et un argumentaire idéologique essentiels pour l'émergence et l'essor d'ARPANET, nom donné au réseau sur lequel travaille l'IPTO.

En 1969, ARPANET était né. Et dès 1970, après qu'une 1ère entreprise de télécommunication (Tymnet) se soit engagée dans la voie de la transmission numérique par paquets, une seconde entreprise commerciale (BBN, située à Cambridge et qui avait construit les 4 ordinateurs servant de serveurs de messages pour l'ARPA) fut le cinquième site à s'y connecter. Ce fut cette entreprise qui s'engagea dans la voie de la l'exploitation commerciale des réseau en fondant le projet Telenet, sous l'impulsion de Robert Kahn, un jeune professeur de mathématiques en congé exceptionnel du MIT.

La naissance d'une culture

En avril 1969, nous sommes dans une amérique plongée dans la lutte contre la guerre du Vietnam. Le mouvement hippie, né de cette mobilisation, est à son apogée. Trois mois plus tard aura lieu le concert gratuit des Rolling-Stones à Hyde Park, un mois avant Woodstock. Dans toute l'amérique, un an après mai 68 (au moment ou, en France, De Gaulle démissionne), partout des mouvements se créent, cherchant par tous les moyens à se démarquer de la société de consommation, de ses règles et de ses conventions.

C'est à la fin de ce mois d'avril que Stephen Crocker, étudiant de l'UCLA, rédige la RFC numéro 3, complétée en juillet par la RFC numéro 10.

Le mois précédent, en effet, le "Network Working Group" (groupe informel formé par Crocker et réunissant en dehors de toute directive hiérarchique quelques jeunes chercheurs - dont Vinton Cerf et Jon Postel - travaillant dans la recherche sur les protocoles de communication de serveur à serveur) avait adopté le principe d'enregistrer, lors de ses réunions, toutes les remarques, commentaires et propositions des participants. Les "appels à commentaires" (Request For Comment, RFC) naissent à cette occasion. Jon Postel en assure la diffusion auprès de toutes les personnes impliquées dans le projet ARPANET.

Un RFC, ainsi que le définit les RFC 3 et 10, est conçu comme un système de "documentation ouverte" : "toute pensée, toute suggestion relatives au logiciel de serveur, écrites par n'importe qui et sans respecter les règles de l'écriture scientifique peut être publiée dans une RFC". Aucune direction n'est imposée, aucun contrôle: la méthode de travail qui a permi Internet et continue à ce jour d'en développer les futurs protocoles est volontairement libertaire.

L'objectif avoué était d'encourager la créativité et la communication entre les membres du projet. Mais, né dans cette période si particulière de notre histoire, et grâce à leur caractère ouvert, non-hiérarchique, souple et informel, les RFC vont rapidement obtenir pas consensus un statut normatif, définissant tant les normes de développement que les standards ouverts dont devront se servir tous ceux qui voudront développer ou améliorer un nouveau protocole (en publiant un nouveau RFC).

Il est à noter qu'un RFC, pour être publié, doit comporter un exemple "libre de droits" d'implémentation. C'est sans doute là qu'on pourra trouver une des raisons principales du développement parallèle des logiciels libres et de l'Internet.

Et c'est de ce "Network Working Group" informel que va naître, en décembre 1970, le protocole NCP (Network Control Program), ouvrant la voie au futur TCP/IP de Vinton Cerf et Robert Kahn. Non seulement le langage qui deviendra la brique de base du futur Internet, mais aussi et surtout les méthodes qui dirigeront et dirigent encore son développement sont nés eu coeur même d'un vaste mouvement libertaire, et sont de nature libertaire. Et c'est ce protocole et ces méthodes qui sont choisis pour être utilisés par ARPANET.

Deux ans plus tard, le "NetWork Working Group" (NWG) compte une centaine de programmeurs, et 15 sites sont connectés à ARPANET. Le NWG formalise et développe certains des outils que nous utilisons encore quotidiennement (telnet, ftp). Et en octobre 1972, le NWG devient international, sous la direction de Vinton Cerf, et devient INWG (International Network Working Group) lors de la première conférence internationale sur les communications informatiques.

Début 1973, Robert Kahn (qui avait rejoint entre temps l'ARPA pour conduire des recherches sur d'autres utilisations de la transmission par paquets, par radio et par satellite), propose à Vinton Cerf de réfléchir à un protocole commun permettant de relier les réseaux dont il a conduit le développement (PRNET pour le réseau radio et SATNET pour le réseau satellite) au réseau terrestre ARPANET, pour créer un "internet". Cerf, à l'époque en contact avec Louis Pouzin qui, en France, avait développé le projet CYCLADES (lui aussi basé sur la commutation par paquet) va s'en inspirer largement pour ébaucher ce qui deviendra la brique de base du réseau des réseaux: le Protocole de Contrôle des Transmissions: TCP.

TCP n'entrera réellement en fonction qu'en 1977, avec la démonstration de la mise en réseau d'un camion roulant sur une autoroute américaine, relié par radio à BBN via un satellite norvégien, d'où une ligne terrestre renvoie les paquets à Londres, qui répond via le réseau SATNET disposant d'une station terrestre en Virginie, qui peut ainsi retransmettre par radio vers le camion. La liaison entre ARPANET, le réseau radio et SATNET est ainsi réalisée, démontrant l'efficacité de TCP. Il aura cependant fallu attendre 4 ans durant lesquels 111 sites se sont connectés à ARPANET: chacun utilisant des technologies hétérogènes pour lesquels il a fallu développer, pour de nombreux systèmes de conceptions différentes, les logiciels spécifiques en respectant, toujours, les RFC.

Internet tel qu'on le connait ne décollera vraiment qu'après qu'ARPANET cesse définitivement d'utiliser NCP et passe entièrement sous TCP (qui entre temps a été divisé en deux protocoles distincts mais complémentaires, TCP/IP), en 1982. Et il faudra attendre jusqu'en 1985 et l'intégration de TCP/IP sur le système d'exploitation UNIX de l'université de Berkeley pour que la majorité des fabriquants de qu'on appelait à l'époque encore des mini-ordinateurs se mettent à implémenter ce système d'exploitation, qui disposait de la capacité d'être relié à Internet de façon native, et à les commercialiser largement.

Durant ces 16 années de développement de ce qui n'était au départ qu'une utopie libertaire, la culture qui en était à l'origine s'était développée au point qu'il a bien fallu reconnaitre et formaliser l'existence d'une réelle communauté virtuelle, la première du genre, dont les principes sont restés fondamentalement les mêmes et qui a résisté sinon à une guerre atomique au moins à l'entrée dans le monde commercial de ce qui n'était à l'origine qu'un outil destiné à l'industrie militaire et aux chercheurs en informatique.

N'importe qui peut adhérer à l'Internet Society, formalisée sous forme associative en 1992 et dirigée par Vinton Cerf, qui gère l'IETF (Internet Engineering Task Force), elle aussi ouverte à tous et dont le rôle est d'assurer tant le bon fonctionnement que le développement des nouvelles applications (sous forme de RFC) d'Internet.

Il n'y a pas de "direction" d'Internet. Chacun peut y participer, à tout instant, y apporter ce qu'il peut, donner son avis sur ce qu'il veut, prendre la direction temporaire d'un projet s'il le souhaite. Internet est, par essence et depuis son origine, ingouvernable et libertaire.

La "gouvernance"

Dire que les gouvernements, y compris le gouvernement américain, ont très largement sous-estimé l'influence qu'auraient sur les sociétés classiques l'existence d'une société virtuelle internationale sans gouvernement est une litote. Et depuis 1995, année durant laquelle ils entamèrent enfin, plus ou moins rapidement cette prise de conscience, leur unique objectif semble être de maitriser un réseau dont l'origine même est basée sur le principe de la décentralisation totale et sur l'impossibilité de contrôler (ou de détruire) ses fonctionnalités. C'est dire la difficulté à laquelle ils doivent faire face dans leur tentative de "reconquète" de leurs pouvoirs sociaux et territoriaux historiques.

Deux des technologies à la base d'Internet sont cependant centralisées par nature: le mode d'adressage des ordinateurs connectés (IP) et le système de nommage permettant d'associer un nom à une adresse IP numérique. On pourra noter, d'ailleurs, que ces deux technologies auraient pu ne pas être ainsi conçues, et qu'elle le furent à une période historique bien plus récente et bien moins utopiste.

Il est donc tout naturel que ces deux uniques points de centralisation soient l'objet d'une bonne part des débats autour du thème de la "gouvernance": l'ICANN [6], est en effet très largement sous la surveillance du gouvernement américain, qui a lui-même créé cet organisme destiné à devenir sinon le futur "gouvernement de l'Internet", au moins le lieu où les seuls technologies centralisées qui permettent son existence puissent être dirigées. Et si l'Europe fait son possible pour y avoir une influence un peu plus grande, il est difficile de dire jusqu'où les USA accepteront de perdre le peu de pouvoir qu'un gouvernement ait encore sur le réseau des réseaux.

Reste que, notamment depuis les attentats du 11 septembre, nombre de pays se sont dotés de lois qui leur permette de réguler, un tant soit peu, les contenus et les échanges qui échappaient jusque là aux limites imposées par exemple à la liberté d'expression ou aux lois sur la propriété intellectuelle.

En réalisant la vision libertaire de Norbert Wiener, les concepteurs d'Internet (et le nombre de technologies qui le composent et qui ont été spécifiquement construites pour augmenter le pouvoir des communautés basées sur le partage de l'information prouvent que ce n'est pas une coincidence) n'ont tenu compte ni des notions de droit d'auteur (pour eux, dont la thèse était que la diffusion la plus large possible de la culture créerait toujours d'avantage de savoir et de création, le contraire eut été surprenant), ni surtout du fait que si chacun pouvait participer, alors le "droit à la liberté d'expression" présent dans la plupart de nos constitutions deviendrait autre chose qu'un droit théorique, limité dans les fait par la notoriété préalable ou le pouvoir de celui qui s'exprimait avant l'arrivée d'Internet.

Et, si les premiers pays s'étant dotés de lois qui leur rend la possibilité de surveiller leur population dans son usage d'Internet sont évidemment les pires dictatures qui soient, il est à craindre que bien des droits de l'homme soient un peu trop facilement ignorés, y compris par les pays les plus avancés sur ce point, tant la structure même du réseau des réseaux rend les structures de pouvoir antérieures caduques. A moins de se transformer en dictatures les unes après les autres, nos sociétés devront bien faire avec et admettre que la vision des sociologues libertaires des années 60 est désormais une réalité à laquelle il faudra bien s'adapter.

Et que, quelque part, c'était bien prévu comme ça.

LAURENT CHEMLA


 

[1] Marshall McLuhan, Understanding Media, 1964.

[2] Interview of J.C.R. Licklider by William Aspray and Arthur L.Norberg, tape recording, Cambridge, Massachusetts, 28 October 1988, OH 150, Charles Babbage Institute, University of Minnesota, Minneapolis, Minnesota

[3] The Legacy of Norbert Wiener: A Centennial Symbosium," Cambridge, Massachusetts, 1994, p. 19.

[4] J.C.R. Licklider, "Man-Computer Symbiosis," In IRE Transactions on Human Factors in Electronics, Vol HFE-1, March, 1960, Pp. 4-11.

[5] J.C.R Licklider et Robert Taylor, "The Computer as a Communication Device" in Science and Technology, April 1968. On peut lire cet article et le précédent dans un texte publié par Robert Taylor "in memoriam" (Licklider est décédé en 1990) à l'URL: http://memex.org/licklider.pdf

[6] L'ICANN ("Internet Corporation For Assigned Names and Numbers") gère le système de nommage et est en train de remplacer l'IANA ("Internet Assigned Numbers Authority", qui dépendait de l'Internet Society via son comité "Internet Architecture Board") dans son rôle historique de gestion de l'attribution des adresses IP elles-mêmes.