Quand Baptiste repense à cette
histoire, il pense à elle... La fille aux plantes... De
plus, il ne sait même pas son nom. Mais il l'attend encore,
et il est sûr qu'elle reviendra. Elle habitait près
de chez lui, la maison blanche juste à coté. Elle
avait une crinière rousse qui lui descendait aux chevilles,
de grands yeux clairs, et une multitude de taches de rousseur. Il
la voyait tous les matins, se dirigeant lentement vers
l'arrêt du bus au bout de la rue, mais il n'osait jamais
l'aborder. Pourtant, un beau jour, il y a 2 ou 3 ans...
Aujourd'hui, je me suis réveillé
heureux. Pourquoi ? Parce que j'ai enfin décidé
de tenter ma chance auprès d'elle. Je me suis
préparé, et je suis enfin parti pour le
collège, mon sac aux épaules, comme d'habitude. Et
je l'ai attendue. A 8h15, je l'ai vue. Je suis allée vers
elle et je l'ai saluée. Elle est passée sans me
voir. Je l'ai appelée, mais elle ne s'est pas
retournée. A ce moment-là, son bus est
arrivé, elle a couru et est montée dedans. Je trouve
ça bizarre. On aurait dit qu'elle ne m'avait
réellement pas entendu. Mais c'est impossible, j'ai
crié si fort !
Désemparé, j'ai fini par prendre
le chemin du collège. Que pouvais-je faire d'autre ?
J'y suis arrivé en retard. J'ai couru jusqu'à ma
salle de français, où j'avais cours avec le prof que
je déteste le plus au monde (d'ailleurs il me le rend
bien) :
M. Trobre. Quand il me vit, ce fut
immédiat : " Va tout de suite me chercher un
billet de retard, et dépêche toi ! "
Ce que je fit, bien que, pour 5 minutes de retard, il aurait pu
laisser passer ! Après 3h de cours que je passai
à m'ennuyer, je m'échappai pour rentrer
déjeuner chez moi.
Quand j'arrivai dans la rue, j'eus la surprise
de la voir, en compagnie d'une jeune femme, que je pris pour sa
mère. Les regardant de plus près, je vis qu'elles
parlaient avec les mains. Je me frappais le front. Mais bien
sûr ! Si elle ne m'avait pas entendu ce matin, c'est
parce qu'elle était sourde ! J'aurais pu y penser
avant !
J'ai arraché une feuille d'un de mes
cahiers, et j'y ai écrit : " Salut ! Je
m'appelle Baptiste, j'ai 13 ans et je voudrais être ton
ami. " D'accord, c'était nunuche, mais je ne savais
pas quoi mettre ! Comment l'aborder ? Quand elle me vit,
elle se mit à rire, mais à rire... J'en
étais tout rouge ! Puis elle vint vers moi et me dit
" Salut ! ". Je lui répondis. Elle
me dit : " Tu as dû le deviner, je suis
sourde, enfin presque. Soit tu hurles dans mes oreilles, soit tu
me parles en langage des signes, si tu le connais. " Par
bonheur, je le connaissais, mes deux grands parents sont sourds
comme des pots ! Et nous avons commencé à
parler, ou plutôt à signer. J'appris qu'elle venait
d'avoir 13 ans, qu'elle avait une très grande soeur et
qu'elle était nouvelle ici, elle avait
emménagé depuis quelques mois et qu'elle allait
venir dans mon collège dans quelques semaines. A ce moment
là je réalisais que je devais rentrer au
collège. Je partis en courant, en m'excusant, pensant que
deux billets de retard, pour une seule journée, ce serait
un peu exagéré. En y arrivant, je me rendis compte
que je n'avais pas déjeuné ! Mais tant pis, je
n'avais pas perdu mon temps...
Le lendemain, c'était samedi, et je la
retrouvais à 8h15, alors que nous ne nous étions pas
donné le moindre rendez-vous. Nous avons repris la
conversation, et à midi, ma mère m'appela. Le soir,
dans mon lit, j'ai repensé à tous les
évènements des derniers jours, et je me suis rendu
compte que j'étais amoureux d'elle.
Dimanche, elle me dit que sa soeur voulait
que je vienne chez elles. J'acceptai, et me demandai à quoi
ressemblait sa maison, et surtout sa chambre. Sa soeur (la jeune
femme que j'avais pris pour sa mère) me souhaita la
bienvenue, et nous offrit un gâteau délicieux. Puis
nous sommes montés dans sa chambre. Je l'avais
déjà imaginée, mais toutes les chambres que
j'avais imaginées ne ressemblaient pas à la
sienne. Elle ouvrit la porte, et je fus abasourdi. Sa chambre
disparaissait sous des centaines et des centaines de fleurs,
feuilles et plantes ! On ne voyait plus les murs, ni le
plafond, et les meubles disparaissaient presque sous toutes ces
plantes. Il n'y avait pas de lit, et je conclus tout de suite
qu'elle devait dormir ailleurs, l'environnement de ces
végétaux devait être mauvais pour dormir. Elle
me regarda les yeux brillants, et m'expliqua que ces fleurs
étaient tout pour elle, et qu'elle ferait tout pour
elles. Elle me parla longtemps d'elles. Je comprit qu'elle ne
vivait presque que pour ces plantes. Nous sommes resté
longtemps à parler de tout et de rien, mais elle parlait
surtout de ses fleurs, me disant le prénom qu'elle avait
donné à chacune (" Elle c'est Julie,
celle-là se nomme Sofia...) et je compris par certaines de
ces allusions qu'elle avait perdu ses parents dans un accident
quand elle était très jeune, dans le même
accident qui l'avait rendue sourde, et qu'elle avait
reporté l'amour qu'elle leur portait sur ses
plantes. Maintenant que j'étais en vacances pour une courte
semaine, j'allais la voir tous les jours, et elle venait me
voir. Elle m'expliqua comment jardiner, tailler... Et j'ai eu
bientôt la même passion qu'elle. Le dernier jour des
vacances, un dimanche, elle m'apprit qu'elle allait venir au
collège lundi. J'étais si content ! Le soir je
la quittais et j'allais me coucher, car j'étais
épuisé.
Mais pendant la nuit, un incendie se
déclara, et sa maison et celle de ses voisins
brûlèrent entièrement. Le lendemain, j'ai
appris qu'il n'y avait aucun blessé, car tout le monde
avait été évacué à temps par
les pompiers intervenus aussitôt, et que c'était
sûrement une négligence qui avait causé cet
incendie. Je suis parti pour le collège soulagé,
persuadé d'y retrouver mon amie. Mais, à ma grande
surprise, je ne l'ai pas trouvée. Je l'ai cherchée
encore, dans chaque classe, pendant la récré, puis
je suis allé me renseigner au secrétariat, où
on m'a dit qu'on savait qu'une nouvelle élève devait
venir, mais qu'on ne savait pas pourquoi elle n'était pas
venue.
Le soir, quand je suis rentré chez moi,
j'ai trouvé une enveloppe sur mon paillasson. A coté
était posée une superbe plante avec une fleur
jaune. Il y avait écrit sur l'enveloppe : Pour mon ami
Baptiste. Je l'ouvrit, et je lus :
Quand tu liras cette lettre, je serai
déjà très loin, avec ma soeur, mais je
penserai à toi. Je suis désolée d'être
partie si vite, sans te dire au revoir, mais cette ville et cette
rue me rendent folle à présent. Rien que leur
souvenir...Cet incendie affreux a détruit toutes mes
plantes, que j'avais soignée avec tant de peine, d'amour et
de temps ! Elles étaient ma seule raison de vivre...
Pendant l'incendie, j'ai couru dans ma chambre, et j'ai pu sauver
Mathilde, ma préférée. Je te l'offre, et
j'espère que tu la soigneras avec le même amour que
moi. Mes plantes... Je voudrais mourir, mais ma soeur ne veut
pas. Elle m'emmène pour que je me fasse soigner dans un
hôpital, un asile où elle viendra me voir souvent. Je
ne peux pas emmener Mathilde. Un jour, peut-être, si je
peux, je reviendrai te voir. Mais en tout cas je ne t'oublierai
jamais. Prends bien soin d'elle...et de toi...
Adieu, ou au revoir...
Quand j'ai fini de lire cette lettre, j'ai
pleuré, mais j'avais fait mon choix. Je l'attendrai...
Aujourd'hui, Mathilde est en pleine
forme. Et Baptiste rêve. Pourquoi ? Parce que, alors
que la maison d'à coté, bien que restaurée,
était restée vide jusqu'à maintenant, deux
nouvelles voisines venaient d'arriver. Elles parlent avec les
mains, et la plus jeune a de longs cheveux roux qui lui descendent
jusqu’aux chevilles... |